Sur les pistes, au milieu de la nuit

By | 3 février 2014

La préparation des pistes est un travail de l’ombre. Quelques hommes avec leurs machines. Nécessaire, cette préparation permet aux skieurs de profiter des Diablerets dans les Alpes vaudoises malgré le peu de neige. Reportage

Minuit quarante-cinq. Dix centimètres de neige fraîche recouvrent la station. La route n’est pas dégagée, seules quelques traces troublent la blancheur. Arrivé au lieu du rendez-vous, je ne perçois aucun bruit, si ce n’est celui des moteurs des deux dameuses qui attendent, tous phares allumés. A leurs côtés, trois silhouettes sombres se détachent. Voici mes compagnons pour la nuit. Je m’approche, salue Christophe, Florian et Sébastien,  et apprends que nous attendons encore Martial, le quatrième chauffeur, avant d’entamer le travail.

Preconscious Eye (CC-BY 2.0)

(Preconscious Eye, CC-BY 2.0)

Nous nous dirigeons vers les Mazots où sont stationnés deux autres engins de damage. Dans la cabine, nous sommes trois. Sébastien, 30 ans, mon chauffeur pour la nuit,  responsable du damage, Florian qui s’assied sur le bord de la console de commande, moi-même, sur le siège passager. La cabine mesure à peu près deux mètres de large. Son large pare-brise permet une vue dégagée sur l’impressionnante lame. Les phares de la machine dessinent de grandes taches lumineuses. Ils permettent de se diriger, mais aussi de contrôler le travail de la « fraise », une sorte de grand cylindre de métal garni de dents, accrochée à l’arrière du véhicule, qui retourne la neige avant qu’elle soit lissée. Le ronronnement sourd du moteur nous bercera durant toute la nuit, changeant parfois brutalement de régime au gré des efforts demandés à la mécanique.

De gros flocons se mettent à tomber. On ne distingue plus rien au delà de l’auréole des phares. Nous dépassons la station de départ du télésiège, puis nous commençons la montée à une quinzaine de kilomètre à l’heure. Pour l’instant, près de quinze centimètres de neige fraîche cachent le sol. Le chauffeur suit attentivement le bord de la piste. Par moments, il repousse une grosse quantité de poudreuse à l’aide de sa lame orientable, puis la relève. Durant toute la montée, pas une parole ne sera échangée, rien ne troublera le ronronnement du moteur. Sébastien m’expliquera ensuite le but de ce procédé : créer une bordure pour retenir la neige sur la piste poussée par le vent ou les skieurs. Sans cette précaution, elle s’envolerait dans la forêt ou en dehors de la zone damée.

(Eric Butticaz, CC-BY)

Aux Mazots où stationnent deux autres engins de damage, les deux chauffeurs passagers mettent à leur tour leur machine en marche alors que nous rentrons tous ensemble dans le bâtiment qui sert d’atelier et de local pour les pisteurs. Une odeur d’huile et de carburant flotte dans l’air. Après avoir poussé une porte, nous nous asseyons dans la cuisinette autour d’une table. La pièce est lambrissée, quelques journaux et publicités ont été abandonnés dans un coin, une cafetière a été fraîchement allumée. Au mur, un poster dédicacé d’une vedette de la Société Nationale de Sauvetage en Mer, clin d’œil des sauveteurs marins à leurs homologues alpins.

Les chauffeurs se répartissent les tâches en fonction de la puissance de leurs machines et de la présence ou non d’un treuil sur celles-ci. On échange quelques plaisanteries sans vraiment discuter avant le début du travail. Ces gens sont des « taiseux », concentrés sur leur tâche. Trois dameuses prennent la direction du haut du domaine. En montant, les trois machines se suivent et Sébastien sort de son silence et me détaille l’organisation du travail : « Deux horaires sont possibles pour préparer les pistes. Soit on dame dès la fermeture à dix-sept heures jusqu’à deux heures du matin, ce qui permet à la neige de reposer et de durcir grâce au froid pendant la fin de la nuit. Ou alors, comme cette nuit, on travaille depuis une heure du matin jusqu’à huit ou neuf heures. On s’arrange en fonction de la météo. Quand il neige, c’est mieux de travailler plus tard pour assurer des pistes damées le matin. » Une règle d’or: les machines doivent tout avoir accompli pour neuf heures, le moment où le domaine s’ouvre au public.

« Le poids de la machine compacte la neige, puis la fraise fait pénétrer le froid dans la couche neigeuse pour finalement lisser la piste », poursuit Sébastien. Le damage est censé permettre de combler les trous et remonter la poudreuse. Aujourd’hui, les précipitations garantiront une nouvelle blancheur inespérée à la station. Depuis près de deux semaines, il n’avait presque plus neigé et les pistes ont souffert des températures élevées.

Sous le sommet du Meilleret, nous contournons une tête rocheuse, pour éviter la piste raide sur laquelle nous passerons tout à l’heure, accrochés au câble du treuil. C’est à ce moment-là que les trois machines, comme dans un ballet chorégraphié, prennent des directions différentes. Chacun sait ce qu’il a à faire et travaille de manière indépendante. Quelques appels radio permettront de préciser les consignes de travail si nécessaire.

(Eric Butticaz, CC-BY)

Il neige toujours. A un point tel qu’après avoir pris quelques notes dans mon carnet, il me faut un léger instant pour me repérer. Pourtant je connais bien ces pistes, mais la nuit et les flocons altèrent les perspectives. Nous gardons le silence. Mon chauffeur semble concentré. J’essaie de distinguer les détails familiers, un caillou, un groupe de sapins. En vain. La nuit dans une cabine se passe en solitaire. Seuls le bourdonnement du moteur, une bouffée d’air frais qui rentre par la fenêtre entrouverte, le halo jaunâtre des phares sur la neige continuant de tomber nous accompagnent.

Mon chauffeur sort de la dameuse pour accrocher le treuil à un point d’ancrage, un tronc d’arbre planté dans un socle en béton. Grâce à 1000 mètres de câble, nous pouvons nous aventurer dans des pentes particulièrement raides afin de les tasser. A la fin des années 1990, l’introduction des treuils a révolutionné la pratique du damage en permettant de remonter la neige qui s’accumule au bas des pistes. Pourtant, leur usage est dangereux : « Je signale la zone en amont avec un triangle de signalisation coiffé d’une lampe à éclats et les gyrophares de la dameuse. Il faut que les collègues me voient, et aussi d’éventuels randonneurs à ski. »

Le froid cinglant de la nuit pénètre dans la cabine. En frissonnant, je me réjouis que le chauffage fonctionne bien. Sébastien me livre quelques anecdotes de chauffeurs : « Un jour, en remontant, un ancien collègue a retrouvé un skieur avec le câble coincé entre son ski et sa fixation. Il était vert. Chaque fois qu’il tournait au bas du câble avec la machine, le gars se baladait de droite à gauche. Il a eu la trouille de sa vie, mais heureusement pas de blessures. »

Quand le treuil fonctionne, le bruit du moteur se renforce. Descendre face à la pente, pendu au câble, est impressionnant, presque vertigineux. La cabine est alors inclinée à près de 45°, il faut se retenir avec les pieds pour ne pas glisser du siège. Qu’arriverait-il en cas de rupture du fil d’acier ? Je ne préfère pas y penser.

(Eric Butticaz, CC-BY)

La neige continuant de tomber, il s’agit de la tasser sur place. La lame n’est pratiquement pas utilisée, sauf pour corriger quelques rares imperfections. Le treuil nous empêche de glisser et permet de remonter les pentes sans abîmer la maigre couche de fond avec les chenilles.

J’observe mon chauffeur. Sa main gauche sur le volant, la droite sur le joystick, il guide la lame et la fraise avec une grande précision en épousant les mouvements de terrain ou corrigeant creux et bosses. Sa concentration est palpable et je ne l’interromps pas.

« Ce travail est une vraie passion. Evidemment, ce n’est pas facile, avec la vie de famille et la vie sociale. Pour organiser un repas de famille, j’essaie de le prendre sur mes jours de congé. Mais ce n’est pas simple. La météo m’oblige parfois à me coucher tôt pour pouvoir reprendre mon tournus à une heure du matin. »  Les mois d’hiver pèsent, d’autant plus quand on travaille de nuit. « Ma copine ne supporterait pas que je travaille toute l’année de tels horaires. Souvent, on ne fait que se croiser, quand elle rentre à dix-huit ou dix-neuf heures. Quand je suis de retour à la maison vers deux heures du matin, elle dort. Puis elle se lève à six heures pour aller bosser… » Silence. Ce qui le motive malgré ces contraintes ? « J’aime la montagne, les sports d’hiver. Et puis ce qui est important pour moi, c’est la satisfaction du client. Aux Diablerets, on n’a pas les plus longues pistes, nos installations ne sont pas très rapides. On se démarque comme on peut, par la préparation de nos pistes. Un client satisfait reviendra toujours sur le domaine. »

C’est le sixième hiver que Sébastien consacre au damage. « Mon papa possédait un ski-lift aux Mosses et mon frère conduisait la dameuse. C’est l’ancien chef du damage, quarante ans de métier à  son actif, qui m’a tout appris. Le soin du détail, ne pas laisser un bourrelet de neige entre deux passages, tout pour rendre la piste agréable pour les skieurs. Au début, c’est nécessaire de prendre les skis le matin et d’aller voir ce qu’on a fait pendant la nuit. Après, ce n’est plus la peine. »

En lissant la piste pour le Grand Prix Migros, une compétition de ski pour enfants, l’heure des confidences est venue. Seul dans sa cabine, le temps pour réfléchir est précieux : « Je peux penser à plein de choses. Dans ces moments-là je me mets en accord avec moi-même. Je me perds dans mes pensées. En été, c’est complètement différent, je vois plus de monde en travaillant dans le terrassement. Cet espace pour méditer me manque. » Notre ébauche de dialogue est interrompue par un appel radio. L’importance de ces temps si particuliers sur les pistes m’apparaît comme une évidence.

Seul au cœur de la nuit, je me mets à la place de celui que je voyais jusque-là comme un employé avec une grande conscience professionnelle. Il devient tout à coup profondément humain, presque attachant dans la délicatesse avec laquelle il confie ses réflexions les plus personnelles.

Patrick Nouhailler, CC BY-SA 2.0

(Patrick Nouhailler, CC BY-SA 2.0)

« Parfois, j’aperçois des animaux. Je crois qu’ils se sont habitués à notre présence : je n’en ai jamais vu un blessé par un câble. Il y a quelques semaines, j’ai vu trois biches sur la piste, c’est rare. Tout près de la machine. J’ai même pu les photographier. » Renards ou lièvres sont plus fréquemment visibles, repérables à leurs traces sur la piste.

Après les dernières consignes du chef d’exploitation à six heures, nous repartons pour la fin de la nuit. Une dernière piste à damer avant l’ouverture. La neige est plus lourde, car nous sommes plus bas. Par endroits, les chenilles font ressortir la terre, la couche blanche est fine. La dameuse une nouvelle fois crochée au câble du treuil, Sébastien la conduit avec précaution entre les pylônes d’un téléski. « Dans cet endroit critique, il y a un gros rocher à gauche et le socle du pylône à droite. Dans des conditions normales, on passe tout juste avec la machine, là, je ne suis même pas sûr qu’on va y arriver. » Effectivement, la fraise frotte contre le socle et frôle le caillou.

Passant d’un noir de jais à un bleu très sombre, le ciel change doucement de couleur. Il s’éclaircit. Quelques  flocons tombent, les détails du bord de piste réapparaissent. Alors que le télésiège emmène employés et patrouilleurs vers les installations, notre labeur nocturne terminé, une nouvelle journée de ski commence.

3 thoughts on “Sur les pistes, au milieu de la nuit

  1. Laurent Lasserre

    Super merci pour ce partage. Ca fait presque envie de venir vous rejoindre dans la dameuse. Ton texte nous permet de bien partager vos émotions.

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    1. valeriano Pêgo

      Bonjour, j’ai toutes les licences et aimerait savoir si des cours, de la formation pour la conduite de ces véhicules est nécessaire. J’étais la semaine dernière à la maison Diablerets mon ami Nuno de, et apprécié, et adoré travailler avec ces machines. Est possible m’informer ce qui est nécessaire pour coupler être capable de conduire?

      .

      regarder
      Valeriano Pego

      Reply
      1. Eric Butticaz Post author

        Bonjour,
        La manière la plus simple de savoir ce qui est nécessaire pour pouvoir conduire ce genre de machines est de prendre contact avec une société de remontées mécaniques, comme Télé Diablerets.

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